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Marc

LEGRAND

 
 
 
 
 
 

 

Bastingage

 

 

Mes pas foulaient la plage. C’est alors que je les aperçus.

Une brise marine glaciale caressait mon visage lorsque, surgissant de l’Autre Monde, la barque solaire de Khéops croisa les figures de proue de drekar vikings. Des jonques de la mer de Chine aux caravelles lisboètes, des fières trirèmes de César aux clippers américains, ils étaient là, alignés devant moi.

Au calme ou bien ensablés. Immobiles sous un firmament piqué d’étoiles ou chahutés par la houle, dissimulés entre deux crêtes salées. Bretonnantes caraques et gabares traçant les cartes de nouveaux mondes. De pirogues mayas en galions invincibles, j’en entendis le nombre. Celui des rameurs étagés, des intrépides capitaines abandonnés à leur sort et des grand-voiles repoussées par les vents contraires. Ils étaient rassemblés, fantômes perçant la brume, équipages répondant à la plainte des sirènes, sabreurs conquis par le turquoise profond des insondables mers du sud.

Sur le pont de l’un des navires, je reconnus Corto Maltese, engoncé dans son grand caban de mer, accoudé au garde-corps. Plus loin, je vis Rimbaud flotter d’un rêve à l’autre, de Port-Saïd à Sumatra, des bollards d’Abyssinie à ceux de Sainte-Hélène, quand d’autres, plus téméraires encore, délaissant les éléments rugissants, descendaient jusqu’en Terre de Feu pour y défier les cinquantièmes hurlants. Je sentis l’odeur des brasiers allumés par les mutins de toutes les latitudes, celle des mets exotiques du Bengale, des vapeurs entêtantes des narguilés du Bosphore et des bordels crasseux san-franciscains. Je touchais le velours des banquettes d’Orient, l’écorce ferme des eucalyptus tasmaniens. Je goûtais aux paroles de geishas opalines revêtues de satin, aux lèvres charnues et cuivrées des entraîneuses ébène de Maputo.

Soudain, les alarmes du Titanic chignèrent à mes oreilles. Je perçus les cris de joie, la détresse des familles demeurées à terre, le bruit du ressac et le silence du grand bleu, vaste cercueil liquide conservant en son sein les âmes de ceux qui s’y étaient risqués. Au-dessus d’elles, gardiens éternels, l’azur triomphant, le jour, Andromède ou les nuages de Magellan, la nuit. Sombres héros égarés en eaux troubles, lieutenants de vaisseau ayant jeté l’encre de leur journal de bord, déchirés entre deux hémisphères, ils étaient tous amassés sous mes yeux envieux. Spectres livides ou fringants matelots en vareuse fumant la pipe, corps morts à demi émergés que des cormorans affamés picoraient à l’entrée d’un détroit.

Puis, chassée par le fracas des machines, une silhouette noire plane sur l’océan. Elle me jette un regard et approche.

Je reconnais ce jeune homme. C’est l’aventurier que j’ai tenté de faire taire. Son invitation pressante résonne en mon être tel l’appel du grand large. Robinson n’en peut plus de son île-prison. Vendredi s’est pendu ce matin. Un cargo noctambule glisse sur l’horizon. Aurai-je le courage de donner signe de vie ? Mais déjà, je prends ma décision, me défais de ces peurs qui me retiennent. Je choisis la liberté. Je ne m’enfuis pas. Je vole.

Sans opium. Sans alcool. Je vole.

Première parution dans l'Ampoule, Hors-série n° 2, décembre 2017

 

 

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