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Bernard

POIX-SESTER

 

 

bernardpoixsester.fr

 

 La ville des Mots

 

Minuscule ruisseau à sa source la Loire dans sa très longue course prend une telle ampleur qu’elle finit en bras de mer et nourrit l’océan. Il est un lieu où les oiseaux migrateurs indomptables et sauvages, survolent le rivage. Tandis que retentissent leurs cris rauques et stridents ils dessinent en passant un grand  V  dans le ciel, comme un signe adressé à la ville d’en bas autrefois nommé Seyr qui décida un jour de s’appeler « ville du Mot ». Le mot n’en fut nullement surpris. N’était-il pas, comme le fleuve, parti de presque rien ? Une simple syllabe, qui, gorgée de paroles, de lectures, d’écritures, devenue littératures, irrigue la planète. Le mot succombe vite au charme de la bourgade, y installe toutes sortes d’artistes.

Quand un soir de printemps insensiblement la lumière décline et que souffle à peine une brise on peut voir les poètes s’attarder sur les berges. Ils laissent leur regard se perdre dans les eaux majestueuses venant doucement caresser les ilets qui affleurent, troublant à peine les reflets colorés des arbres.

Cependant, quelque fois le fleuve se tarit. Comme les draps laissés sur un lit déserté devenu bien trop grand, les bancs de sable deviennent comme des pages blanches où tout n’est qu’anxiété.

À l’inverse, les eaux peuvent se mettre en colère, le fleuve monte, gonfle, emporte tout dans des tourbillons impétueux. Ainsi vont les mots, surtout quand ils sont durs. Passés sans retenue par le bouche-à-oreille, ils deviennent rumeur. Elle grandit, enfle et finit par noyer ses victimes dans des lames assassines.

Il y a des mots qui tuent.

Tous ces changements d’humeur, l’ancien monastère, devenu « cité du mot », les observe de haut. Sanctuaire figé, du haut de son clocher orphelin, il regarde narquois au loin s’envoler les paroles ! Perdu, le temps où, chargés d’enluminures posés sur de précieux parchemins, les mots devenaient aussitôt solennels et sacrés. L’ouvrage terminé, les moines avec respect ouvraient le manuscrit, en lisaient un chapitre dans le calme isolé d’une salle capitulaire, avant de confesser, sans doute à mots couverts, devant les autres frères, leurs péchés dérisoires.

Le monument altier reste sans mot dire en voyant à ses pieds dans la cour de l’école les enfants crier, plus qu’ils ne se parlent. Langage primitif : les mots leur manqueraient-ils ? Aujourd’hui dans son cloître il entend les slameurs, les jours de festival, se lancer des défis. Tandis qu’à fort débit les mots fusent en joutes oratoires, les textes s’élaborent, se raffinent et propagent alentour une émulation salutaire.

Peut-être se réjouit-il de voir ces chevaliers modernes croiser, comme leurs anciens, les mots à la place du fer. Ils sont en perpétuelle quête d’avoir le mot de la fin, laissons-les poursuivre ce graal, c’est pour rire qu’ils trouvent les bons mots.